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  • Revue "Matière première"
  • Langue : fr
  • e-ISBN : 978-2-919694-07-5
  • ISBN : 978-2-919694-27-3
  • Format : 17x24
  • Support : au choix, eBook PDF (couleur et hypertextes) ou livre papier (noir et blanc)
  • Publication : mars 2012
  • Nombre de pages : 422
  • Prix eBook : 20 €
  • Prix version papier : 30 €
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Le déterminisme entre sciences et philosophie

Auteurs : Pascal Charbonnat, François Pépin, Michel Paty, Julie Henry, Charles T. Wolfe, Delphine Blitman, Jean-Matthias Fleury, François Athané, Jean Bricmont, Michel Gondran, Cécilia Bognon Küss

Sous la direction de Pascal Charbonnat & François Pépin

Depuis la célèbre fiction forgée par Laplace en 1814 dans ses Essai philosophique sur les probabilités – dite du démon de Laplace, abondamment commentée dans ce Matière première –, qui voit une intelligence infinie calculer selon certaines lois tous les états du monde, le déterminisme est un cadre central de la connaissance scientifique. Pourtant, de nombreux débats parcourent cette idée. Existe-t-il un seul paradigme déterministe, dont les modifications seraient en fait des variantes, ou faut-il pluraliser les déterminismes selon les sciences (biologiques, historiques et sociales, etc.) et les positionnements philosophiques ? Face aux limites des modèles déterministes et du cadre laplacien, qu’il s’agisse de mécanique classique, de mécanique quantique, de biologie, des sciences humaines ou de philosophie, doit-on accepter l’écart entre l’horizon de notre connaissance et sa mise en pratique, éventuellement en nuançant l’idéal laplacien, ou faut-il au contraire tenter de dépasser tout paradigme déterministe ? Tombe-t-on alors nécessairement dans l’indéterminisme ontologique, comme on l’a souvent affirmé précipitamment ? Enfin, philosophiquement, quelles sont les implications d’un déterminisme conséquent, en particulier sur le plan moral ?

Ce numéro de Matière première aborde d’une manière multiple et interdisciplinaire ces questions. Il articule des enjeux scientifiques, épistémologiques et philosophiques autour de la tension entre le déterminisme, ses critiques et l’indéterminisme. Epistémologues, historiens des sciences (naturelles et humaines), scientifiques et philosophes font le point sur les approches classiques et proposent de nouvelles perspectives. 
 

 
 

Introduction par François Pépin : Le déterminisme, le mot et les concepts (page 17)

1 - François Pépin
Claude Bernard et Laplace  : d’un déterminisme physique vers un déterminisme proprement biologique ? (page 41)

Résumé. Cet article envisage deux grands moments de la genèse de la catégorie de déterminisme  : le déterminisme avant la lettre de Laplace et le déterminisme de Claude Bernard, qui popularise le terme en France. La question est alors de savoir si Bernard a repris à son compte et modifié le cadre laplacien pour l’appliquer à la biologie, ou s’il construit un tout autre concept. Pour répondre à cette question, il faut entrer dans les textes de Laplace et Bernard en soulignant la spécificité de leurs horizons théoriques et de leurs buts respectifs. On remarque d’abord que le déterminisme laplacien construit un cadre précis et original. Axé sur la mécanique rationnelle et un modèle astronomique, il se démarque des travaux antérieurs par un nouvel horizon définissant comme idéal et norme de la science la calculabilité des états du monde grâce à certaines lois fondamentales. Une construction nouvelle de la nécessité naturelle est dès lors proposée, qui intègre un usage central des probabilités – ce qu’on sous-estime souvent. Le déterminisme laplacien offre ainsi un modèle puissant et une référence majeure pour la postérité, mais ces précisions montrent aussi sa spécificité. On peut alors prendre la mesure de l’originalité de Bernard. On voit ainsi que, à côté de certaines analogies partielles et de différences profondes dans la construction théorique, le déterminisme bernardien se démarque par son ancrage dans les sciences expérimentales et pratiques. C’est un déterminisme d’expérimentateur que propose et pratique Bernard, un cadre structurant l’interprétation des expériences dans un contexte particulier. C’est aussi un déterminisme de médecin soucieux de pouvoir agir sur les phénomènes. Si certaines formules générales rappellent les mathématiques, le déterminisme de Bernard est donc manifestement éloigné du modèle mécanique, dont il n’est pas même la modification ou l’adaptation. Le débat se déplace  : Bernard précise en fait le déterminisme biologique par comparaison avec la chimie, science expérimentale par excellence. Cette confrontation montre un jeu subtil d’analogies et de démarcations renforçant l’originalité du déterminisme biologique et médical de Bernard. Au final, ces deux déterminismes, loin de s’insérer dans un modèle commun ou de dériver l’un de l’autre, révèlent dès le XIXe siècle la pluralité des cadres pour penser et pratiquer les sciences.

2 - Julie Henry
Les enjeux éthiques de la philosophie spinoziste : un déterminisme sans fatalisme (page 83)

Résumé. La pensée spinoziste semble allier deux dimensions incompatibles l’une avec l’autre  : l’extension du déterminisme des corps aux esprits (les idées s’enchaînant de façon tout aussi nécessaire que les actions), et une visée éthique fondamentale (excluant de réduire les actions humaines à de simples comportements). Ce n’est alors qu’en l’étudiant en lien étroit avec cette exigence éthique forte, que nous serons à même de caractériser le déterminisme spinoziste dans sa spécificité, à savoir un déterminisme non réductionniste et sans fatalisme. Ainsi, c’est en incarnant de manière singulière le déterminisme naturel que les hommes pourront s’inscrire dans un certain devenir éthique, par le biais d’une modification de leur complexion affective, qui déterminera d’autres désirs et donc d’autres tendances d’action à l’avenir. En effet, c’est parce que les hommes sont des corps suffisamment complexes pour pouvoir être affectés différemment dans le temps qu’ils ont la possibilité d’entreprendre un cheminement éthique. L’éthique spinoziste pourra alors être comprise comme étant naturelle – au sens de ce qui ne requiert pas la possibilité de s’abstraire du déterminisme naturel, par exemple grâce à un libre arbitre –, sans être pour autant qualifiée de par nature – au sens de ce qui adviendrait spontanément, sans investissement personnel et sans effort dans le temps. Le déterministe spinoziste a donc une dimension temporelle irréductible  : il consiste en retour en la possibilité d’une explication rétrospective (condition de tout changement possible), mais sans force prédictive (impliquant dès lors un certain tâtonnement affectif dans la recherche d’une certaine existence éthique).

3 - Charles T. Wolfe
Suspension du désir ou suspension du déterminisme ? Le compatibilisme de Locke (page 117)

Résumé. Au chapitre XXI du 2e Livre de son Essai concernant l’entendement humain, intitulé «  Du Pouvoir  », Locke propose une critique radicale du libre arbitre («  free will  ») dans son acception traditionnelle. Il s’agit du chapitre le plus long de l’Essai, et de l’un des plus difficiles, car Locke l’a retravaillé lors des quatre éditions successives, sans tout à fait se soucier de la cohérence entre les éléments présents dans la 1re édition et ses ajouts conceptuels ultérieurs. Mon but est de montrer qu’il existe bel et bien une cohérence dans l’approche lockienne de la liberté, en tant qu’elle articule une forme de «  compatibilisme  » – c’est-à-dire la position selon laquelle le libre arbitre et le déterminisme sont compatibles. Mais la position de Locke vacille entre une reconnaissance du déterminisme (selon la dimension hédoniste de son argument) et un retrait face à ce constat (selon ce qu’il appelle la «  suspension du désir  »). Cette indécision, ou en tout cas cette coexistence précaire de deux visions de l’action et de la motivation, sera critiquée par le disciple préféré de Locke, le déiste Anthony Collins, dans son Enquête philosophique sur la liberté humaine (1717). Je suggérerai en conclusion que Locke a défini un espace conceptuel dans lequel le déterminisme et la reconnaissance de la spécificité de l’univers mental peuvent coexister, mais que Collins en a tiré un système plus conséquent, fondé en grande partie sur l’idée de «  clôture causale  ».

4 - Delphine Blitman
Liberté et déterminisme : un point de vue neurobiologique est-il possible ? (page 145)

Résumé. Avec le développement des sciences cognitives, et en particulier des neurosciences, le problème de la liberté et du déterminisme a été reformulé par des philosophes contemporains comme un problème neurobiologique  : si la liberté humaine s’oppose au déterminisme et que les processus neuronaux sont soumis, comme tous les processus physiques, au déterminisme, il s’agit de comprendre ce qui, dans le cerveau humain, permet, ou non, de fonder l’existence du libre arbitre. L’objet de cet article est de critiquer cette manière de poser le problème. On argumente pour soutenir que l’approche neurobiologique du problème de la liberté repose sur la combinaison de deux erreurs  : la première consiste à chercher dans le fonctionnement cérébral un support matériel précis au libre arbitre et la seconde à confondre la nécessité naturelle et le déterminisme, ce dernier compris comme la connaissance scientifique que nous avons, à un moment donné de l’histoire de la science, de la nécessité naturelle et donc aussi des lois qui régissent notre propre fonctionnement et le fonctionnement du système nerveux. On conclut en indiquant quelle solution alternative au problème de la liberté et du déterminisme on peut proposer.

5 - Jean-Matthias Fleury
Histoire contrefactuelle et nouvelles perspectives sur le déterminisme historique (page 169)

Résumé. Longtemps pensée comme une déclinaison des catégories utilisées dans les sciences de la nature, la notion de déterminisme historique a été remise en question dans la seconde moitié du XXe siècle, à l’occasion de la crise qu’ont connus tous les «  grands récits  » historiques et de la perte de crédit attribuée aux «  lois de l’histoire  » sur lesquels ils reposaient. Toutefois, il n’est pas certain que la recherche historique puisse entièrement faire l’économie de la notion de causalité, et de nombreux historiens, s’appuyant sur les ressources de la philosophie des modalités contemporaine, s’efforcent aujourd’hui de rendre compte de la contingence historique et des déterminations qu’elle autorise, en s’interrogeant sur la manière dont l’imputation causale sélectionne, dans l’explication des événements et des processus historiques, les enchaînements causaux qui se sont réellement produits dans l’espace des scénarios alternatifs qui auraient pu se produire. C’est ce qu’on désigne par le terme d’histoire contrefactuelle (ce terme désignant précisément les possibilités historiques non réalisées quoique plausibles à un moment donné). Le présent article s’efforce de montrer comment ces démarches permettent de penser à nouveaux frais la notion de causalité en histoire, sans retomber dans les travers des grandes téléologies historiques.

6 - François Athané
De l’immotivation du signe aux déterminismes sociaux : l’institution et la nature humaine (page 201)

Résumé. Bien que ce fait soit souvent méconnu, la notion de déterminisme est de sens commun, particulièrement pour ce qui concerne les faits sociaux. La difficulté est de lui offrir une tournure véritablement scientifique. C’est pourquoi un effort spécial doit porter sur la caractérisation des phénomènes proprement sociaux, c’est-à-dire institutionnels. Or ceux-ci présentent des traits qui les rendent malaisés à intégrer dans les modèles courants de la causalité, du déterminisme et des lois dans les sciences  : en raison notamment du phénomène crucial de l’immotivation des pouvoirs institutionnels par rapport aux supports matériels de ces pouvoirs. Le langage est à ce titre l’exemple le plus frappant. La question est en outre de savoir si la causalité est indispensable pour penser le déterminisme, et en quels sens ce dernier concept doit être pris. Le propos s’achève par une réflexion sur la notion de loi en sciences sociales. Il est montré qu’il y a des lois en sciences sociales, et qu’en outre il n’est pas nécessairement difficile de les mettre en lumière. Ces lois sont généralement tacitement formulées par les textes des sciences sociales, et se trouvent dès lors souvent solidaires d’une conception de la nature humaine rarement explicitée.

7 - Jean Bricmont
Déterminisme, chaos et mécanique quantique (page 243)

Résumé. Après une tentative de clarification de la notion de «  déterminisme  », et une brève discussion de la nature des raisonnements probabilistes, un certain nombre de malentendus liés à la notion de déterminisme, fréquents dans les discussions sur le chaos ou sur la mécanique quantique, sont discutés.

8 - Michel Gondran
Déterminisme ontologique et indéterminisme empirique en mécanique quantique et classique (page 271)

Résumé. Nous montrons que la longue et âpre querelle sur l’interprétation de la mécanique quantique s’explique par le fait que chacun des pères fondateurs fonde sa conviction sur une vérité indiscutable, mais partielle. Pour proposer une interprétation synthétique de la mécanique quantique, nous devons tenir compte de la façon dont les particules quantiques sont préparées et de la validité de l’approximation semi-classique, c’est-à-dire si les actions ont des valeurs très supérieures ou non à la constante de Planck. On parlera de particules discernées quand la fonction d’onde représente complètement la particule et de particules indiscernées lorsque la fonction d’onde n’est plus suffisante. Dans le cas indiscerné semi-classique où la fonction d’onde ne suffit pas pour représenter les particules quantiques, il est obligatoire de lui ajouter les positions initiales des particules et l’interprétation de Broglie-Bohm-Bell s’impose. Bien qu’il existe un déterminisme pour ces particules, on se trouve, à l’échelle de notre représentation, devant un indéterminisme empirique lié à la non-connaissance de la position initiale de la particule. Dans le cas discerné semi-classique où la fonction d’onde suffit pour représenter les particules quantiques, l’interprétation de Schrödinger semble s’imposer. À l’échelle de notre représentation, il existe un déterminisme ontologique pour ces particules. Dans le cas où l’approximation semi-classique n’est plus valable, comme lors de la transition entre deux nivaux de l’atome d’hydrogène, les deux interprétations précédentes de la fonction d’onde de Schrödinger s’avèrent fausses comme le pensaient Einstein et Heisenberg. L’interprétation statistique de Born est alors la seule interprétation possible de l’équation de Schrödinger. L’interprétation déterministe doit alors se faire à partir des opérateurs de création et d’annihilation de la théorie quantique des champs et non à partir de l’équation de Schrödinger. Nous appelons cette interprétation synthétique de la mécanique quantique l’interprétation EB5SH (Einstein, de Broglie, Bohm, Bell, Bohr, Born, Schrödinger, Heisenberg).

9 - Michel Paty
Le concept d’état quantique : un nouveau regard sur d’anciens phénomènes (page 299)

Résumé. Les développements récents dans le domaine de la connaissance des systèmes quantiques ont amené à considérer comme des faits physiques des énoncés qui paraissaient naguère relever davantage de l’interprétation, avec liberté d’options, voire de la spéculation. De cette nature sont les comportements quantiques de particules individuelles (diffraction, etc.), les oscillations (de neutrinos, etc.), les corrélations quantiques à distance (non-séparabilité locale), la condensation de Bose-Einstein, la possibilité d’isoler les atomes en les refroidissant et, récemment, la décohérence d’états quantiques de superposition en interaction avec l’environnement, qui permet de mieux se représenter le passage du quantique au macroscopique-classique. Le débat sur l’interprétation de la mécanique quantique a insensiblement changé de nature à la faveur de ces développements, en mettant l’accent sur l’«  interprétation physique  », qui se distingue plus nettement de l’interprétation philosophique qu’aux «  beaux jours  » des débuts de la mécanique quantique. En particulier, le concept d’état quantique acquiert ainsi indubitablement une signification directement physique, en termes de propriétés d’un système physique pleinement représenté par une superposition linéaire d’états propres et apte à se propager comme tel dans l’espace et dans le temps. La contrepartie de cet état de choses est une extension de sens du concept de grandeur physique et de fonction d’état (physique), qui peuvent ne pas correspondre directement à des valeurs numériques.

10 - Pascal Charbonnat
Vers un déterminisme libéré de la cause (page 343)

Résumé. Les concepts de déterminisme et de cause sont presque toujours associés lorsqu’il s’agit de les définir. La nécessité des déterminations serait sous-tendue par une chaîne de causes et d’effets, tandis que le propre d’une cause consisterait dans un pouvoir de détermination qui rendrait un effet totalement ou partiellement dépendant d’elle. Cet article a pour but d’interroger cette association et d’évaluer ses présupposés. Il apparaît tout d’abord que le concept de cause est une illusion, tant dans ses manifestations ordinaires au travers des concepts de cause cognitifs communs (C4), que dans ses expressions plus sophistiquées dans les concepts de cause savants (CCS). Ce caractère illusoire de la cause est attaché à au moins quatre biais cognitifs qui invalident toute perspective d’utilité épistémique pour les CCS. Ainsi, les différentes tentatives pour sauver le concept de cause, sur le plan ontologique comme sur celui épistémique, sont récusées. Dans ces conditions, les concepts de déterminisme et de nécessité naturelle doivent être distingués selon qu’ils intègrent ou non un concept de cause. Un concept de déterminisme causal (CDC) s’oppose à un concept de déterminisme neutre (CDN), qui se dispense entièrement de tout usage de CCS. Ce déterminisme a-causal se fonde une nécessité naturelle neutre (3N) conçue comme une interdépendance universelle entre les choses, qui ne présuppose pas un ordre ou des qualités entre les entités, et qui dépend fortement du concept de fonction. Contrairement à un déterminisme causal, le CDC possède un référent objectif hors cognition et une utilité épistémique. Cette dernière consiste dans le plaisir de réconcilier une intelligibilité par les fonctions entre grandeurs mesurables et les discours historiques ou mécanistes liés à des inductions conditionnelles.

11 - Cécilia Bognon Küss
Le vitalisme est-il un indéterminisme  ? (page 413)